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 UNE VALISE A LA MAIN

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Nombre de messages : 39
Date d'inscription : 08/01/2009

MessageSujet: UNE VALISE A LA MAIN   Mar 3 Nov 2015 - 15:41

Je me permets de vous proposer à la lecture , ce poème , d'une extrême sensibilité , une personne m'en a fait part , et je dois dire , qu'il est vraiment très profond.

UNE VALISE A LA MAIN




Un homme avec un costume élimé, des chaussures et des chaussettes usées, un air las. Quelque chose de fatigué mais de bon dans les yeux.
Il n’a pas besoin d’être typé, mais on doit tout de suite comprendre qu’il s’agit d’un immigrant.
Il avance d’un côté, de l’autre, sans bien savoir où aller, dessine en l’air une silhouette, l’air d’une vie, puis, parce qu’i a trouvé à qui s’adresser, pose sa valise en bois, mais ne la lâche peut-être pas complètement.

Voilà.
Voilà.
Toute ma vie là-dedans.
A bout de bras.
Accrochée à ma main.
Je la pose là.
En attendant.
A vos pieds.
A nos pieds.
Entre vous et moi.
Voilà.
Comment ?
Comment vivez-vous ?
Ça va ?
Votre vie à vous, ça va ?
Vous vivez bien avec,
Avec vous ?
Vous, vous n’avez pas de valise… elle est rangée, votre vie ?
Je me permets de vous demander ça parce que…
Il y a toute ma vie qui s’accroche à ma main, là,
enfin disons une bonne partie de ma vie,
tout ce que j’ai pu plier là-dedans,
dans mon cas ça ne tient pas beaucoup de place,
mais dans mon autre mains, eh bien… eh bien…
dans mon autre main, il y a une partie de votre vie à vous.
Une petite partie.
Une toute petite partie.
Ah oui ?
Oui.
La plus grande partie de votre vie à vous, bien sûr, est entre vos mains.
Vous la connaissez assez bien, vous pensez qu’elle vous appartient et peut-être même qu’elle vous convient.
Il ne tient qu’à vous que cette partie-là contienne toute votre existence.
La vie est extensible.
Ou pas. Selon qu’on le désire. Ou pas.
Dans ce cas, il vous suffit de ne rien changer.
Pas même de m’écouter.
Surtout pas de m’écouter.
Et d’oublier que nous nous sommes rencontrés.
C’est pour ça que je vous demande si ça va,
parce que si ça va, disons bien bien bien,
il y a peu de chance pour qu’il reste ne serait-ce qu’une toute petite place.
Une toute petite place pour que je passe, même de loin, même de peu, dans votre existence.
Une toute petite place pour que vous puissiez m’entendre, même dans le silence.
Toute votre vie en une partie seulement de vie.
Vous resteriez orpheline de vous-même.
Du fragment invisible de vous-même qui se repose dans ma main libre.
Mais toutes les vies sont ainsi n’est-ce pas ?
Toujours orpheline de ce qu’elles auraient pu être.
Et qu’elles ne sont pas. Qu’elles ne seront jamais.
Regardez, voilà un instant que je vous parle.
Un souvenir de cette rencontre germera peut-être dans votre mémoire.
J’aurais pu m’adresser à une autre personne… pas de souvenir.
Mémoire intacte. Vierge. Incomplète de quoi ?
Comme ces personnes assises les unes à côté des autres auraient pu s’installer dans une autre configuration.
Ou ne pas venir, se trouver ailleurs.
Et ne pas être témoin de l’instant présent.
Ou plutôt, être témoin d’un autre instant dans un présent différent.
Je ne suis que l’hypothèse d’un bouleversement dans votre existence.
Battement de paupière ou tremblement de vie.
Mouvement du cœur.
Pas parce que Moi.
Pas parce que Je.
Je pourrait n’importe quel autre… aux semelles de vent.
Marcheur de l’exil, poète, voyageur… homme sans terre, être de l’ailleurs.
N’importe quel étranger qui débarquerait comme ça de son pays, une valise à la main, ses semelles devant lui, et l’autre main tendue vers l’inconnu.
Avec la foi qui soulève les continents et les mots qui rapprochent les gens.
La foi dans les rencontres.
Les mots dans les yeux.
Mots dits, motus des bouches cousues, mots de l’être pour dire sans maudire les maux de l’âme
Mais peut-être êtes vous déjà comblée.
Peut-être n’avez-vous plus de mots à entendre.
Peut-être n’existe-t-il plus d’espace pour un battement de cœur, mouvement de paupière ou tremblement de vie…
Alors, je reprends ma valise et je vous laisse à votre bonheur entier ?
Je vais trouver une autre personne à qui il reste encore une petite place pour une hypothèse ?
Je ne possède rien dans cette main que je vous tends…
Sinon, vous la tendrais-je ?
Saurais-je vous proposer mon bien en partage ?
Y penserais-je seulement ?
Je ne possède rien qu’un peu d’espoir tendu vers vous.
Une petite partie de votre vie avenir, si vous vous en saisissez.
Qu’allez-vous en faire ?
Je ne peux rien vous offrir puisque je n’ai rien.
Je ne peux que recevoir.
Et vous donner la possibilité de donner.
Mais, ouvrez-moi un peu vos doigts,
Ouvrez-vous un peu à moi
Et vous verrez, nous verrons, quelle part de votre vie passait par les dessins de nos mains.
Je vous ferai voyager.
J’ouvrirai pour vous ma valise. Elle contient tout ce qu’elle peut contenir de ma vie : un peu de la terre de mon pays, quelques graines de mes souvenirs et des cendres. Des cendres qui me sont chères. Elles fertiliseront la terre de mon pays, et les graines deviendront les feuilles, les fleurs et les fruits de ma mémoire. Nous y puiserons les senteurs qui parfumeront les jours d’après.
Puis, lorsque de nouvelles graines apparaîtront, nous en prélèveront le double de la quantité nécessaire à mon prochain voyage et vous garderez la moitié de ce double avec un peu de la terre de mon pays. Je compenserai le manque avec un peu de la terre d’ici.
Puis il me faudra bien refermer ma valise.
Je partirai avant d’être chassé.
Je voyagerai encore ma vie.
Et vous la vôtre.
Je regarderai ma main vide qui dessinera l’air d’une vie inconnue et j’irai poser ma valise à d’autres pieds.
Vous, vous abriterez notre part de souvenirs.
Un jour vous étalerez dessus des cendres qui seront chères à votre mémoire et vos enfants regarderont éclore les feuilles, les fleurs, les fruits de notre rencontre. Cette si brève partie de votre vie qui passait par ma main. Ces feuilles, ces fleurs, ces fruits embaumeront leurs souvenirs d’enfance.
Peut-être devrai-je partir encore. Et encore.
Je finirai par trouver un petit coin de terre où je pourrai me planter, lâcher ma valise, laisser nos terres se mêler, les cendres qui me sont chères se reposer et toutes les graines se mélanger pour leurs cultures.
De nouvelles racines retiendront la terre à mes pieds.
Et je regarderai passer les valises et les mains vides.


Texte de Nicolas Ragu
23 juillet 2014
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